Il est des entreprises qui semblent hors du temps. À Séez (Haute Tarentaise), la filature Arpin file et tisse la laine depuis 1817, soit plus de deux siècles d’un savoir-faire devenu unique. C’est aujourd’hui la dernière filature française à fabriquer des tissus à partir de toisons brutes de mouton.
Une singularité que Fernando Almeda, directeur de production arrivé il y a cinq ans, résume d’une formule. « Quand un client achète un produit Arpin, il achète 50 % le produit et 50 % un bout de son histoire. »
La matière première, elle, ne vient pas de loin. La laine est récoltée localement, en Maurienne et en Haute Tarentaise, lavée en Italie, puis travaillée à Séez du début à la fin. « On maîtrise l’ensemble des process, jusqu’à la pose des rideaux chez nos clients » détaille le responsable.
Le site s’organise sur deux niveaux : la filature à l’étage, le tissage au rez-de-chaussée, tandis que la confection se fait sur un second site à Albertville. Au bout de la chaîne, des produits de décoration d’intérieur (rideaux, taies d’oreiller, têtes de lit, plaids) plutôt typés chalet ou hôtel.
Des machines sans « intelligence », et c’est tout l’intérêt
La force d’Arpin tient à son parc machines, dont la moitié est classée au titre des Monuments historiques. Batterie de cardes, bobinoir, ourdissoir, peigne, cantre… autant de pièces inscrites depuis 1999, qui imposent un rythme à contre-courant de l’époque.

« On a une production lente. Il n’y a pas d’électronique, pas d’intelligence. On est vraiment sur du visuel, de l’expérience et de l’authenticité » explique Fernando Almeda. Et d’avertir : « Si demain on enlève toutes nos vieilles machines pour des machines ultra-modernes, l’image de marque Arpin se perd. Ce sont des machines exclusives. »
Labellisée Entreprise du Patrimoine Vivant, la maison cultive un positionnement haut de gamme, avec un ticket moyen élevé. Sa clientèle ? Des hôtels et des propriétaires de résidences secondaires de la vallée, en quête de produits chargés d’histoire.
Un savoir-faire qui se transmet sur plusieurs années
Reste la question de la pérennité. Chez Arpin, la transmission est d’abord une affaire de famille : la huitième et dernière génération est encore salariée de l’entreprise. Mais c’est aussi un patient travail de formation.
« Quand un nouveau salarié arrive, ce n’est pas plusieurs mois, c’est plusieurs années avant de maîtriser l’outil » souligne le directeur de production, lui-même passé par l’école de tissage de Lyon avant vingt ans dans les tissus techniques.
Quant à la concurrence, la maison lui oppose un argument qui fait sa fierté autant que son paradoxe : la durabilité. « Un produit Arpin est durable, chaud, il traverse les générations. Sa qualité en fait aussi son défaut » sourit Fernando Almeda.
Car un objet qui dure n’est pas un produit de consommation. La meilleure publicité, finalement, ce sont les clients eux-mêmes.
